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QUESTIONS D'HIER ET DE DEMAIN: La Révolution russe de 1917
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L’article suivant est la deuxième partie d’un texte rédigé par Jean-Marie Chauvier, journaliste spécialiste de la Russie et de l’ancienne Union Soviétique. Nous publierons la suite de ce texte dans les prochains numéros d’Archipel.


 


En avril 1917 survient la première crise du pouvoir. En cause: la conduite de la guerre et l’inquiétude des alliés occidentaux. Le détonateur est une déclaration du ministre libéral KD Milioukov rappelant aux Russes leurs «devoirs» de guerre.


Les anarchistes, ainsi que les bolcheviks et les pacifistes «zimmerwaldiens»* propagent les idées de paix et de fraternisation entre soldats belligérants dans les tranchées. De telles fraternisations, il s’en produit en mars-avril, entre soldats russes et austro-hongrois au grand scandale des alliés franco-britanniques et des socialistes modérés partisans de la poursuite de la guerre.


«Prolétaires d’Europe», dit l’appel de Zimmerwald, «voici plus d’un an que dure la guerre! Des millions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des millions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, mutilés. L’Europe est devenu un gigantesque abattoir d’hommes». Pour les auteurs de l’appel, les capitalistes responsables de cette guerre «ensevelissent sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations».


Dénonçant les partis socialistes qui ont voté les crédits de guerre et se sont ralliés à «l’Union Sacrée Patriotique» derrière leur bourgeoisie, les socialistes dissidents de Zimmerwald appellent à une paix «sans annexions ni indemnités de guerre», respectant «le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Contre la guerre, la conférence de Zimmerwald brandit l’arme de la «lutte de classe» pour «l’émancipation des peuples opprimés et des classes asservies». L’appel de Zimmerwald se termine par ces mots: «Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et mutilés, à vous tous qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions: par-dessus les frontières, par dessus les champs de bataille, par-dessus les campagnes et les villes dévastées: prolétaires de tous les pays, unissez-vous!».


L’appel de Zimmerwald est signé par plusieurs Russes, dont Lénine. Celui-ci aurait voulu aller plus loin, jusqu’à la rupture avec la


IIème internationale, et la création d’une IIIème internationale, communiste, qui verra le jour en 1919.


En attendant, c’est cette propagande-là que déversent, dans les tranchées, anarchistes, bolcheviks, pacifistes. C’est en ce sens que Lénine imagine transformer la guerre en révolution. C’est ce qui lui vaudra en Russie, l’accusation de «trahison» voire d’être un «agent allemand». Pour des soldats de plus en plus nombreux, l’idée de Zimmerwald se concrétise à la façon d’une phrase célèbre de «L’Internationale»:


«Les rois nous saoulent de fumée.


Paix entre nous, guerre aux


tyrans!


Appliquons la grève aux armées,


Crosse en l’air et rompons lesrangs!».


Les «thèses d’avril»


Les bolcheviks léninistes introduisent une nouvelle donne dans la situation russe. Pourquoi distinguer «bolchevisme» et «léninisme» habituellement confondus?


Le bolchevisme est le courant de gauche radical de la social-démocratie russe. Il n’est pas, à cette époque-là, partisan d’une révolution socialiste violente. Dans son manifeste du 27 février 1917, il n’est pas question de «socialisme», mais bien de libertés, de journée de 8 heures et d’Assemblée constituante élue au suffrage universel. Les bolcheviks sont pour «la république démocratique». Ils se distinguent des autres socialistes, non sur l’objectif mais par la volonté d’enlever à la bourgeoisie la direction du processus révolutionnaire.


Retour d’exil en avril, en même temps que beaucoup d’autres émigrés, Lénine provoque un séisme politique y compris dans les rangs de son propre parti bolchevique. Ayant traversé l’Allemagne à bord du fameux «wagon plombé», affrété par le socialiste suisse Fritz Platten, et moyennant complaisance allemande, Lénine est reçu triomphalement à la gare de Riga, à Petrograd.


C’est alors qu’il fait connaître les célèbres «thèses d’avril». Lénine préconise la rupture totale avec le gouvernement et le refus de la poursuite de la guerre. «Il ne faut pas une république parlementaire», dit-il, «mais une république des soviets des députés ouvriers, salariés agricoles et paysans, dans le pays entier, de bas en haut». Lénine reprend à son compte des idées anarchisantes: «suppression de la police, de l’armée et du corps des fonctionnaires, (c’est-à-dire substitution du peuple armé à l’armée permanente). Eligibilité et révocabilité à tout moment de tous les fonctionnaires; leur traitement ne doit pas être supérieur au salaire moyen d’un bon ouvrier».


Dans le programme agraire, Lénine reprend les idées des Socialistes Révolutionnaires (SR) et paysannes du partage: nationalisation des terres, mises à la disposition des soviets ruraux. Les SR se veulent porte-voix de toute la paysannerie (qu’ils représentent vraiment) alors que Lénine (qui n’a aucune influence dans les campagnes) parle surtout des «paysans pauvres» – la nuance prendra de l’importance après Octobre.


Lénine se prononce pour la «fusion immédiate de toutes les banques du pays en une seule banque nationale» sous contrôle des Soviets. Il précise qu’il ne s’agit pas d’instaurer «le socialisme», mais simplement d’établir le contrôle par les travailleurs de la production sociale et de sa répartition.


Ce changement de programme a été interprété comme l’adhésion de Lénine à l’idée de «révolution permanente» de Trotski. C’est en tout cas la rupture avec les socialistes modérés et nombre de bolcheviks qui auraient voulu s’arrêter à «l’étape de Février», c’est-à-dire consolider la révolution démocratique. A cette époque (avril 1917) Lénine lance le slogan: «Vive la révolution socialiste!». S’adressant aux marins, il en appelle à la «révolution sociale». «Socialisme» et «sociale» reviennent fréquemment dans les discours de Lénine. C’est qu’il compte manifestement sur une révolution internationale – seul cadre concevable pour «le socialisme». Dans la conscience ouvrière d’avant-garde, ces appels retentissent comme l’indication que le «Grand Soir» est proche, le socialisme à portée de mains: une vision du futur proche lourde de conséquences!


La propagande des idées pacifistes ébranle la position du ministre des affaires étrangères, Milioukov, soumis à la forte pression des alliés, et dont les discours bellicistes provoquent une onde de protestation.


Le 21 avril, une grande manifestation à Petrograd est sur le point d’être matée par le général cosaque Kornilov, mais les troupes refusent de marcher contre les ouvriers. Un gouvernement de coalition est mis en place. Le prince Lvov reste son président, mais Milioukov est limogé le 2 mai. La coalition est prête le 5 mai. Trois socialistes modérés y sont admis: Tsereteli (PTT), Tchernov (Agriculture) et Kerenski (Guerre). Un compromis est donc trouvé entre les libéraux effrayés par la tournure des événements, et Kerenski qui, pour tenter de les canaliser, lance une vaste mobilisation patriotique. Non sans succès psychologique. Face à l’agression allemande, en effet, la poursuite de la guerre peut être présentée comme «la défense de la révolution».


Les bolcheviks, adversaires (pas tous!) de ce «défensisme révolutionnaire» restent minoritaires. Des missions socialistes européennes (dont une belge, avec De Brouckère, De Man et Vandervelde) parcourent alors (mai-juin) la Russie pour réveiller les ardeurs patriotiques... au nom du marxisme et de la solidarité ouvrière. Au cours de leur tournée dans les armées du front Sud-Ouest, où les désertions se multipliaient, De Man et Vandervelde proposèrent au commissaire politique de Galicie, le SR Boris Savinkov, d’user contre les déserteurs de «la force de persuasion des armes à feu». Ce que Savinkov refusa.


Mai-juin: la crise de régime


Si la crise politique est superficiellement désamorcée, la crise sociale, elle, s’exacerbe sur tous les fronts:


- dans les campagnes, comités et paysans sans terre occupent les propriétés. La spéculation des marchands et des boursiers sur les prix du blé provoque des stockages et des hausses qui mécontentent les villes. La situation alimentaire est plus grave qu’en février.


- dans les industries et les transports, pénuries de matières premières et désorganisation dues à la guerre se propagent, tandis que l’ardeur ouvrière au travail faiblit. Les hausses de salaires, les revendications et les grèves épouvantent le patronat qui croyait venir à bout facilement de la «parenthèse de février».


La base populaire est divisée. Les Soviets sont majoritairement SR et mencheviks. Mais l’influence des bolcheviks s’étend dans les grands bassins miniers et métallurgiques, et surtout au sein des comités de fabriques et de soldats, cette «deuxième vague soviétique» qui conteste les «notables» des partis socialistes et des Soviets.


En mai, la contre-révolution lève la tête. Aux désordres paysans s’ajoutent des pogromes antijuifs, en Bessarabie et à Nijni-Nov-gorod. L’anarchie, les désertions, sont montées en épingle par la presse. «Cette campagne de la droite», écrit Marc Ferro, «cherchait à discréditer la révolution en exagérant ses excès, puis à en faire retomber la responsabilité sur les Bolcheviks et les anarchistes ‘tous Juifs’: elle s’appuyait de plus en plus sur des forces organisées: l’Eglise, les Cosaques, le Congrès des Officiers...» Le Congrès des cosaques, début juin, s’aligne sur cette première grande vague réactionnaire d’après février.


Il semblerait que le régime de février dispose encore de quelques chances. Les élections aux soviets favorisent la nouvelle coalition socialiste-libérale. Sur 1.090 délégués, élus par 20 millions de personnes, il y a 285 SR, 248 mencheviks et, en troisième position, seulement 105 bolcheviks.


Mais le premier Congrès des soviets, entre son ouverture le 3 juin et sa clôture le 24 juin, est sous pression, ébranlé, fissuré par l’évolution rapide, torrentielle de ses propres électeurs. La crise sociale fait rage, le refus de la guerre prend de l’ampleur - il n’y a manifestement plus de «pause» possible. A la base, les comités de fabriques, de quartiers, de soldats commencent à contester les soviets «institutionnels». Cette «deuxième vague soviétique» roule en faveur des bolcheviks. Une grande manifestation, le 18 juin, révèle la popularité soudaine du mot d’ordre de Lénine: «Tout le pouvoir aux soviets». Les notables des soviets en sont les premiers surpris. Leur légitimité, celles de Kerenski et du gouvernement sont en cause. Le 18 juin, marque le début de la décomposition du régime de février, ou si l’on veut, le début de la «fin de la jeune démocratie russe» au profit de solutions de force. De février à juin, en moins de cinq mois, la révolution démocratique semble avoir épuisé tout son potentiel. L’espoir d’une démocratie parlementaire est déjà ruiné. «Faute d’une bourgeoisie consistante», dira-t-on. Mais, consistante ou pas, la bourgeoisie et ses alliés socialistes modérés ne pouvaient donner de réponses aux attentes populaires: la terre et la paix. Seuls les bolcheviks, les SR de gauche et les anarchistes étaient «dans le mouvement».


La première phase de la révolution russe, de février à juin, avait précisément permis à ces attentes de s’exprimer. «Meeting désordonné et ininterrompu», dira Constantin Paoustovski, «en quelques mois, la Russie dit tout ce qu’elle avait tu pendant des siècles».


Jean-Marie Chauvier


 


* Zimmerwald est un village suisse où se sont réunis, en septembre 1915, des socialistes et des pacifistes en rupture avec les dirigeants


socialistes de la IIème Internationale qui avaient


trahi leur promesse de refuser la guerre


 


La contre-révolution en été?


Notes d’un agent du 2ème bureau français, le 8 juin 1917 (révélées en 1997)


Il reste peu de temps avant la contre-révolution. (...) La contre-révolution s’organise vite et heureusement, elle a des points d’appui et des soutiens parmi les paysans, à qui elle a promis le partage des terres – ce que tout le monde approuve maintenant. (Mais les) grands propriétaires ne seront pas expropriés. (...) Les paysans ont été fortement (négativement) impressionnés par la prétention des ouvriers à la journée de travail de 8 heures et à la hausse des salaires (...) Ce mécontentement entre les deux classes nourrit encore plus leur haine mutuelle. (...) L’idée de la contre-révolution est approuvée par les grands et petits commerçants des grandes et petites villes (...) et une grande partie des étudiants de toutes les villes importantes, qui estiment qu’une dictature est nécessaire. (...) La force sur laquelle se base la contre-révolution est constituée par les officiers et les élèves (junkers) d’écoles militaires (...) les sous-officiers récemment chassés de l’armée, les Cosaques, les unités loyales de cosaques dont certaines sont à proximité de Petrograd. (...) Le nouveau commandement en chef, plus encore que le précédent, est de tendance dictatoriale, en ce compris le gouverneur de Petrograd (le général Kornilov) qui dissimule ses intentions. (...) Moscou est en tête du mouvement. L’argent ne manque pas. (...) On dit que la contre-révolution a reçu d’importants moyens financiers de la part de Français et d’Anglais. Les Banques ont également donné d’importants moyens. (...)


D’après les notes de M. de Maleizy, de la mission militaire française


(Deuxième bureau) à Petrograd, révélées dans «Svobodnaïa Mysl» Moscou, septembre 1997


 


 


La revolution par dates


1894 -1917: Règne de Nicolas II (le dernier des Romanov).


1 897: Premier recensement de la population.


Réduction de la journée de travail à 11h30.


mars 1898: Premier congrès à Minsk du Parti Ouvrier    


Social Démocrate de Russie (POSDR).


1902-1903: Manifestations et gréves générales à Bakou.


1902: Formation du Parti Socialiste-Révolutionnaire.


jui.août03:  Deuxième congrès du POSDR à Bruxelles et Londres. Scission entre les Bolcheviks (majoritaires, radicaux) et les Mencheviks (minoritaires, réformistes).


1904 -1905: Guerre russo-japonaise. Défaite russe.


1905: Première révolution russe.


9 jan. 1905: «Dimanche sanglant». Massacres des ouvriers de Saint- Petersbourg alors qu’ils  voulaient remettre une pétition au tsar.


juin 1905: Révolte du cuirassé Potemkine à Odessa.


juillet 1905:  Formation du 1er Soviet (Conseil) des députés ouvriers dans la ville textile d’Ivanovo, suivi par Petrograd.


oct-déc.05: Grève générale et formation de Soviets dans les principales villes de Russie. Insurrections armées à Cronstadt (base maritime près de Saint- Petersbourg), à Moscou et dans d’autres villes.


16 avr. 1906: Piotr Stolypine ministre de l’Intérieur. Il ménera la très dure répression des années 1906-1907.


27 avril-8 juillet 1906: Ière Douma d’Etat (parlement consultatif).


9 nov. 1906: Début de la grande réforme agraire de Piotr Stolypine. Elle vise à dissoudre les communautés villageoises pour transformer les paysans en propriètaires privés. A laveille de 1914, quelque 20% de la paysannerie auront été touchés par cette réforme.


4 avril 1912: Massacre des ouvriers des mines de la Léna. C’est e début d’une agitation ouvrière qui ne céssera  plus jusqu’en 1917.


19 juil. 1914: L’Allemagne déclare la guerre à la Russie.


août 1914: Le nom, germanique, de la capitale russe «Saint-Petersbourg»  est slavisé en «Petrograd».


5 sept. 1915:  A Zimmerwald (Suisse), les Socialistes pacifistes, dont Lénine,Trotski et le Menchevik Martov, appellent à l’instauration d’ «une paix démocratique», les participants les plus à gauche se prononcent pour la rupture avec la  IIème Internationale.


eté-automne 1916: Soulèvement anti-féodal et anti-impérial en Asie centrale et au Kazakhstan.

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Archipel

Dieser Text stammt aus dem Archipel

Ausgabe: 154 (11/2007)

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