MAROC: La grand-messe du foot et de l’indécence

de Marie-Pascale Rouff, 12 févr. 2026, publié à Archipel 355

Un Maroc «propre» et en pleine expansion économique, voilà l’image que l’on présente aujourd’hui aux spectateur/trices de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), la grande compétition africaine de football qui se tient dans le pays. En 2030, on enchaînera avec la Coupe du Monde, coorganisée avec le Portugal et l’Espagne.

Le Maroc entre dans la cour des grand·es, on se hasarde même à évoquer des enjeux de civilisation! La Coupe du Monde, belle affaire, mais doublée de la CAN, alors là c’est le pompon. Cela permet au royaume de cultiver des relations plus que cordiales avec ses partenaires européens, de l’Est et du Sud. Le Maroc est avant tout un État africain et ses partenariats économiques et stratégiques avec les Etats «frères» sont essentiels. C’est là une belle occasion de les renforcer. Quelques milliards ont été investis pour accueillir ces grandes compétitions et en profiter pour moderniser le pays. Les réseaux de transport, les aéroports, la 5G sur une grande partie du territoire, des quartiers entiers rénovés, des façades blanchies pour faire propre, quelques stades gigantesques pour faire valoir que le pays n’est pas à la traîne, bien au contraire. La machine économique tourne à plein régime... mais pas pour tout le monde, on le sait bien.

Les pauvres ont été expulsé·es de leurs quartiers. Mais vers où? On ne sait pas encore. Iels resteront des spectateur/trices lointain·es, le stade ne sera pas accessible pour toustes, c’est certain. On pourra toujours aller crier sa joie dans la rue si le Maroc gagne, c’est une manière comme une autre de se sentir partie prenante de la nation victorieuse. Comme me l’a suggéré lors un entretien pour radio Zinzine[1] l’ami Alpha Camara de l’ALECMA (Association Lumière sur l’Émigration au Maroc), s’ils n’arrivent pas à remplir les stades, alors peut-être les personnes subsahariennes auront-elles la possibilité d’y accéder, et peut-être lèvera-t-on quelques restrictions de circulation. Mais tout ça sous le signe d’un utilitarisme indécent pour celles et ceux qui ne sont pas convié·es à la grand-messe footballistique.

Les Noir·es qui erraient dans les rue de Rabat à la recherche de travail ou de quelques dirhams pour survivre sont devenu·es quasi invisibles. Iels se cachent parce que les arrestations vont bon train. Même les femmes se font arrêter, et ça c’est plutôt nouveau. Mais il n’y a pas qu’elles. Dans les nouveautés, il y a aussi les personnes noires, bien sûr, venues simplement prendre le bus à la gare routière par exemple, qui se font interpeller pour des contrôles d’identité. Les guichetier·es ont pour consigne de demander des papiers en bonne et due forme aux voyageur·euses qui ne sont pas de la bonne couleur. Quand bien même iels auraient une carte de séjour tout à fait régulière ou une attestation de demandeur·euse d’asile du HCR, iels se voient embarqué·es par des policiers hostiles et placé·es en garde à vue comme de vulgaires délinquant·es. Grande est l’humiliation. On les relâche très rapidement mais iels auront, encore une fois, été soumis·es à l’épreuve d’une discrimination accablante.

Comme le souligne Nadia Khrouz, présidente du GADEM (Groupe Anti-raciste de Défense et d’accompagnement des Étrangers et Migrants)[2], les droits revendiqués par la GenZ et pour les étranger·es désirant s’installer au Maroc ne peuvent que se nourrir des revendications portées par les un·es et les autres. Mais que font le HCR, l’OIM et autres organisations en charge de la protection et de l’accompagnement des personnes exilées? Suite aux coupes budgétaires imposées aux grandes organisations onusiennes par l’administration Trump, elles se débattent pour sauvegarder le peu de capacités accompagnatrices qui leurs restent. Il faut rappeler que le HCR a un rôle prépondérant dans cet accueil. C’est le premier bureau auprès duquel les réfugié·es peuvent se rendre pour demander une protection, où leur sera fourni un certificat de demandeur·euse d’asile, c’est le premier pas. Le reste ne sera qu’un long et tortueux chemin labyrinthique pour arriver à une éventuelle (et rare) légalisation. Celles et ceux qui arrivent jusqu’au BRA (Bureau des Réfugié·es et Apatrides du ministère des affaires étrangères) pour demander une attestation de résidence, après avoir obtenu l’Acquis de Droit du HCR, sont très peu nombreux/ses. Je n’ai pas de statistiques qui pourraient donner une idée du pourcentage de personnes qui arrivent à obtenir des pa-piers par rapport aux demandes mais, selon les témoignages, il y en a très peu. Même si le HCR et ses partenaires mettent en place des initiatives pour faciliter l’intégration des réfugié·es et leur accès aux droits, l’absence de carte de séjour les maintient dans une situation de précarité: leurs droits reconnus par la Convention restent difficiles à exercer. De plus, la dépendance vis-à-vis du HCR et de ses partenaires limite leur autonomie. En toute logique, en l’absence de carte de séjour, les réfugié·es se retrouvent souvent dans une situation de dépendance constante envers l’aide humanitaire, ce qui entrave leur capacité à s’intégrer pleinement dans la société marocaine. Mais nous n’avons pas de leçons à donner quant à l’accueil qui leur est réservé de ce côté de la Méditerranée.

Aujourd’hui l’arrivée en masse de Soudanais·es qui fuient leur pays en guerre ou les camps de réfugié·es du Tchad bouleverse un tant soit peu l’ordre établi. Les communautés de migration historiques, celles de l’Afrique de l’Ouest principalement, ont trouvé un équilibre précaire grâce à un système de représentation qui leur permet de négocier avec le pouvoir marocain et leurs ambassades respectives. Les exilé·es et migrant·es peuvent se tourner vers leurs représentant·es en cas de problèmes. Ce n’est pas le cas des Soudanais·es, qui n’ont pas d’organisation communautaire pour le moment, et sortent de situations très dures. Les souffrances du trajet sont immenses et la majorité des femmes ont subi la guerre, les viols et la traite humaine. Elles sont de plus en plus nombreuses, on le constate dans les foyers d’accueil de l’AMI (Assistance pour l’Intégration des Migrant·es).

Les foyers de l’AMI

Les trois foyers que gèrent les agentes de terrain de l’AMI, Naomie et Odette assistées de Nadine et Harci, sont toujours surchargés. On tente de restreindre l’accueil mais c’est impossible. Refuser à une femme et ses enfants de l’abriter lorsqu’elle subit les violences de la rue n’est pas envisageable. Naomie, qui gère deux des foyers soutenus financièrement par le FCE, déplore cet état de fait et souhaiterait pouvoir ouvrir d’autres appartements d’accueil, mais les financements manquent et les refuges sont rares. Que faire?

Le quotidien n’en est que plus difficile. Vivre à six ou huit femmes et leurs enfants dans trois chambres, un salon et une cuisine donne forcément lieu à des tensions. Il faut pouvoir les apaiser, trouver un rythme pour les repas, tenter d’insuffler un esprit d’entraide, et ce n’est pas gagné parce que la «route» ne pousse malheureusement pas à l’esprit de solidarité. Chacune doit s’en sortir et on ne raconte pas sa vie aux autres au risque d’être dénoncée, jalousée ou rejetée; la concurrence est rude. Prendre le temps de discuter, de recomposer un rapport social, d’apaiser si cela est encore possible, voilà des missions que nous aimerions pouvoir remplir.

Odette, qui gère un des foyers de l’AMI, nous donne quelques informations et nous parle des difficultés quotidiennes rencontrées ces derniers mois: «J’ai accueilli des femmes de six nationalités différentes, deux Soudanaises, deux Éthiopiennes, trois Guinéennes, deux Ivoiriennes et une Congolaise de Brazzaville. Les problème rencontrés sont vraiment complexes, elles demandent beaucoup de choses qui nous sont impossibles: une assistance totale, des repas différents selon leur culture culinaire, de subvenir à leur soins intimes, à l’alimentation des bébés et à l’achat des couches. Les incompréhensions entre elles provoquent des disputes inutiles que l’on doit gérer au quotidien. Des questions, telles que: ‘Et après ici, qu’est ce que je dois faire? Vous allez toujours nous soutenir? Que vais-je devenir quand je quitterai ce foyer? Retourner au pays ne va pas résoudre mon problème’. Tout ça, c’est impossible à gérer avec les moyens que nous avons. Pour les grossesses et les maladies, l’association marocaine MS2 (Maroc Solidarité Médico Social) intervient, mais ce qui nous fatigue, ce sont les urgences nocturnes. Par ailleurs, ce que je remarque, c’est que certaines d’entre elles ne viennent pas de leur propre gré, mais parce qu’elles sont confrontées, dans leur exil, à des choses auxquelles elles ne s’attendaient pas et qu’elles ont peur de retourner dans leurs pays, par honte et crainte d’être rejetées. En ce moment, nous hébergeons une maman congolaise de 68 ans. Elle aussi ne veut pas rentrer au pays. C’est compliqué pour nous. Celles qui ont fait une demande d’asile ont aussi de sérieux problèmes car le HCR n’arrive plus à les assumer».

Un centre socio-culturel AMI

Pour cela, nous sommes en passe de démarrer un projet de centre socio-culturel et une crèche qui pourrait accueillir les femmes des foyers de l’AMI mais aussi d’autres qui ont besoin d’être accueillies, de faire garder leurs enfants pour aller chercher du travail ou de l’argent, se former. Et puis aussi des femmes du quartier, parce que la mixité sociale, c’est le début de la paix. Des ateliers d’alphabétisation parce que c’est la première demande qu’elles expriment (beaucoup ne savent pas écrire) et de langues pour continuer le voyage. Des ateliers de dessin ou d’écriture, de photographie ou de réalisation de films, des occasions de faire la cuisine ensemble ou de s’entre-former à la coiffure et à l’esthétique, voilà les ambitions d’un tel projet. On en rêve, on en parle, on a mille idées parce qu’on ne peut se résoudre à la misère et la souffrance. Parce qu’après avoir dit non à des situations invivables, avoir laissé des enfants au pays, lorsqu’on a fait un tel trajet et qu’on ne sait pas ou plus où l’on voudrait aller, alors une pause s’impose. Et, si elle est constructive, alors le chemin parcouru n’est pas vain.

Beaucoup ne veulent pas traverser la mer pour venir en Europe, elles préféreraient rester en Afrique, et pourquoi pas au Maroc? Mais c’est difficile de se projeter dans un pays qui, à l’instar des pays européens, ne souhaite pas les accueillir et où la lutte pour la survie quotidienne est épuisante.

Marie-Pascale Rouff, FCE-France

  1. https://radiozinzine.org/emissions/PAI/2025/PAI20251204-423.mp3
  2. https://radiozinzine.org/emissions/PAI/2026/PAI20260101-426.mp3