En cette fin d’année 2025, nous avons effectué un voyage de solidarité d’un mois et demi en Palestine afin de soutenir des paysan·nes palestinien·nes. Malgré l’ambiance lourde et affectée par le génocide à Gaza, la colonisation, l’apartheid et les guerres alentours, nous avons rencontré de nombreux projets inspirants menés par des Palestinien·nes. C’est ce foisonnement d’initiatives et leurs contextes difficiles que nous souhaitons partager. (1e partie)
Notre voyage commence à Amman, capitale de la Jordanie. Israël contrôle tous les points d’accès à la Palestine, le choix est donc restreint: on entre par l’aéroport de Tel Aviv ou bien par la Jordanie. C’est cette dernière option que nous avons choisie, bien qu’elle implique de traverser 3 check-points, palestinien, israélien et jordanien. Pour les Palestinien·nes, le choix n’existe pas, cette entrée est la seule qui leur est autorisée. Déjà à la frontière, nous, occidentaux, traversons avec un bus moderne, tandis que celui réservé aux Palestinien·nes semble sorti d’une autre époque. Ce n’est que le premier aperçu d’un système d’apartheid que nous allons découvrir.
Arrivé·es en Palestine, nous avons rendez-vous chez notre ami Saad, à qui deux d’entre nous avaient déjà rendu visite en janvier 2024, dans un village perché entre les terrasses d’oliviers, entre Ramallah et Naplouse. Au village, tout le monde a des oliviers et nous aidons Saad à récolter les siens. Les oliviers sont une source de subsistance pour de nombreuses familles qui consomment ou vendent l’huile et les olives transformées. Cet arbre est incroyable: il pousse tout seul, ne demande pas beaucoup d’eau et peut vivre des centaines d’années. Le peuple palestinien en a fait un symbole de résistance, surtout depuis que les colons les arrachent. Cette saison de récolte a été particulièrement difficile: 11.500 oliviers ont été arrachés par l’armée israélienne et les colons durant ces trois derniers mois[1]. Et en termes d’attaque de colons contre des Palesti-nien·nes, le mois d’octobre a été le plus violent jamais enregistré depuis 2006[2]. Comme si ça n’était pas suffisant, les arbres n’ont produit qu’un dixième de la récolte habituelle, en raison de la sécheresse, du jamais vu depuis 1960. Concernant les attaques, le village est relativement préservé: les colons du coin préfèrent attaquer le village voisin, où ils ont déjà accaparé l’une des deux sources d’eau (la deuxième est maintenant surveillée jour et nuit par les habitant·es...). Mais les colons ne sont jamais loin: au cours des derniers mois, ils ont été aperçus dans le coin en train d’étudier des cartes. Alors on s’inquiète sérieusement au village: quels sont leurs plans? Vont-ils également accaparer la source?[3] Un habitant nous explique que l’apartheid concerne aussi les ressources en eau. Les Palestinien·nes ont toujours un réservoir d’eau sur leur toit, car l’eau peut être coupée pendant plusieurs semaines. Cependant, les autorités ne coupent jamais l’eau des colonies, même pas une heure. Le stockage d’eau est donc une nécessité pour les Palestinien·nes.
Dans le village, nous rencontrons plusieurs membres du Forum Agroécologique Palestinien, qui s’est donné pour but de promouvoir l’agroécologie comme outil de résistance. Nous avons la chance de participer à une distribution de semences organisée par le Forum et financée par des dons de particulier·es à l’étranger. Les paysan·nes se succèdent toute la matinée pour récupérer leurs graines, une tonne de semence est distribuée à une cinquantaine de personnes. Les semences sont reproductibles, et nos ami·es espèrent que l’initiative fera naître une envie de retour à la terre. Plus qu’une envie, c’est une nécessité: les déplacements en Cisjordanie sont toujours plus compliqués, et il n’est pas sûr que les semences pourront toujours voyager librement demain. C’est dans ce contexte, et avec la conviction que l’agriculture paysanne permet l’autonomie à celleux qui la pratiquent, que les membres du Forum tentent de faire vivre la paysannerie sur leur parcelle: Mahmoud[4] est éleveur de brebis et apiculteur au village, tandis que Nour vit à Ramallah mais a acheté une parcelle pour y planter des arbres et en faire un lieu de rencontre et de transmission. Avec Saad, une fois les olives pressées, nous plantons patates, oignons, ails, fèves et radis entre les oliviers. Dans un village voisin, Laïla cultive des légumes qu’elle vend à prix libre lors d’une journée conviviale de récolte collective où elle cuisine pour tout le monde. De son côté, Marwan a planté vignes et pêchers sur une parcelle familiale, où il cultive également des légumes. Depuis sa sortie de prison, il préfère travailler la nuit et nous offre chaque soir, lorsque nous le rencontrons, un café pour le matin suivant. Il est sensible à la beauté de la montagne où il aime passer ses nuits et a beaucoup d’humour. On a du mal à imaginer une telle personne en prison, mais la réalité est ainsi: en ce moment même, Israël détient plus de 11.000 prisonnier·es palestinien·nes, dont plus de 3500 sous le régime de «détention administrative»[5], c’est-à-dire que les prisonnier·es ne connaissent pas la raison de leur incarcération. Un simple post facebook peut les envoyer en prison, et chaque déplacement est un risque de se retrouver face à l’occupant·e et son bon vouloir. La détention de masse est un des outils de contrôle de la population et, bien évidemment, nos ami·es du village sont également concerné·es. La plupart ne sont pas bavard·es sur ce qu’iels ont subi en prison, mais les quelques témoignages que nous recevons confirment ce que nous savons, grâce au travail des ONG, sur les conditions de détention épouvantables et inhu-maines imposées aux prisonnier·es palestinien·nes[6].
Pour en savoir plus sur la répression et le système colonial, nous nous rendons à Bil’in, village bien connu pour sa résistance pacifiste contre le mur de séparation qui enferme les Palestinien·nes de Cisjordanie[7]. Ici, les habitant·es du village se sont mobilisé·es pendant des années pour empêcher le mur de traverser leur village. Après une victoire en justice en 2007, le mur a été déplacé plus loin du village et une ferme s’est installée sur les terres regagnées en 2016. C’est la ferme où nous logeons et elle est juste en face d’une des plus grandes colonies de Cisjordanie (Modi’in Ilit, plus de 80.000 habitant·es). Nous sommes séparé·es d’elle par le mur qui s’étend entre les collines. Nous sommes surpris·es du contraste entre le vert de la ferme et des terrasses d’oliviers de notre côté, et la tristesse des immeubles en béton du côté des Israélien·nes. Nous sommes tellement proches que les bruits de la colonie accompagnent le quotidien de la ferme: on entend les voix, la musique, les bruits des chantiers... Mais ce sont pourtant deux mondes qui s’opposent, de façon absurde. Tandis que les colons se croient sûrement «protégés» par le mur qui les enferme, les Palestinien·nes regrettent de ne pas pouvoir atteindre la mer. Le mur n’est mal-heureusement pas le seul obstacle à la liberté de circuler des Palestinien·nes: même à l’intérieur de la Cisjordanie, les check-points omniprésents leur rendent tout déplacement compliqué ou temporairement impossible.
Sur la ferme, tout est pensé comme un outil de résistance: on prend le thé sur une terrasse avec vue sur la colonie et, de tous les bâtiments, ce sont les toilettes qui bénéficient de la vue la plus panoramique. Toutes les constructions sont légères et démontables: nous sommes en zone C8, où les constructions en dur sont interdites. On cultive de tout sur les buttes du jardin, du choux à la papaye, en passant par la citronnelle. Une attention toute particulière est accordée à la constitution du sol, en utilisant du compost et du fertilisant écologique produit sur place, et la belle terre de la ferme contraste avec le sol pauvre et caillouteux que l’on trouve dans la région.
La suite du récit dans le prochain Archipel!
Julie et Vera, FCE - France
- Applied Research Institute Jerusalem ARIJ
- https://news.un.org/fr/story/2025/11/1157877
- Le 26 décembre 2025, juste après la rédaction de cet article, un ami nous a informé que 50 colons armés sont entrés dans le village. Ils se sont rendus aux sources d’eau et ont détruit des plantes aux alentours. Les habitant·es sont plus préoccupé·es que jamais.
- Les prénoms ont été modifiés.
- ONG israélienne HaMoked, sur la base de chiffres fournis par l’IPS (Administration Pénitencière israélienne). https://hamoked.org/prisoners-charts.php.
- Par exemple, le rapport de l’ONG israélienne B’Tselem (bienvenue en enfer), juillet 2024 https://www.btselem.org/publications/202408_welcome_to_hell.
- Voir par exemple le film 5 caméras brisées, Emad Burnat et Guy Davidi, 2011.
- Selon le découpage de la Cisjordanie en 3 zones lors des accords d’Oslo en 1995, sensé être temporaire. La zone C représente 60% du territoire, est la seule bande de terre continue et se trouve sous contrôle civil et militaire israélien.



